• La poésie européenne

     

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    IL EST TEMPS

    d’enseigner la poésie européenne

     par

    giovanni dotoli

    Université de Bari Aldo Moro

    Cours de Civilisation française de la Sorbonne - Paris

     

    Comment faire connaître la  poésie européenne, par ces temps dits à tout prix  européens ?  Je pense qu’il y a une seule solution, à l’unisson avec les printemps et les marchés de la poésie, les lectures, les concours, les campagnes, les événements poétiques qui la font vivre et qui l’animent.

    Il faudrait l’innovation la plus simple et la plus ancienne : l’enseigner, à l’école, à l’université et dans la vie. Christian Doumet se demande : « Doit-on enseigner la poésie ? »[1].  Ma réponse est claire : oui, il faut l’enseigner.

    Bas aux préventions. L’enseignement de la poésie est possible. Les dernières années de mon enseignement universitaire j’ai proposé à mes élèves ce que j’appelle la « critique vivante ». J’ai dialogué avec plus de quarante poètes, de Marie de France à Matthias Vincenot, à Michel Bénard, à Jacques-François Dussottier, du Moyen-Âge à notre temps[2]. J’ai par exemple parlé avec François Villon, Pierre de Ronsard, Marie de Pisan, Filippo Tommaso Marinetti, Salah Stétié, Théophile de Viau. Le résultat a été miraculeux. Les étudiants ont aimé surtout Marie de France, Villon, La Fontaine, Apollinaire, Rimbaud, et un poète populaire du XVIIe siècle, Adam Billaut, un « poète menuisier ». Il faut que la poésie soit vivante et que le poète le soit avec elle. La poésie ne s’explique pas, mais se fait et se rend actuelle, au jour le jour.

    Pas question de faire de la politique culturelle et d’apprendre par cœur des textes – ce qui de toute façon aide notre mémoire à voyager par l’espace et le temps –, mais d’organiser l’enseignement de la poésie autour du poème, centre de la poésie, comme le proclame souvent mon regretté ami Henri Meschonnic. Le poème nous révélera qu’il y a une éthique et une politique de la poésie européenne. Mes étudiants ont prouvé que Gaston Bachelard a raison : « Soudain toute l’horizontalité plate s’efface. Le temps ne coule plus »[3].

    Deux revues traitent ce sujet : Le français aujourd’hui, en juin 2010, dans le n. 169 – l’intitulé de la revue est précisément  Enseigner la poésie avec les poèmes, sous la direction de Serge Martin – et Études françaises, volume 41, n. 3, 2005 – l’intitulé de ce numéro est Poésie, enseignement, société, sous la direction de Madeleine Frédéric. Le but de ces deux revues est de toute évidence : affirmer l’importance de la poésie dans l’enseignement, « souvent délaissée si ce n’est instrumentalisée et donc détournée »[4], malgré une certaine importance déclarée dans les programmes.

    « La poésie semble de plus en plus difficile à faire passer dans l’enseignement », observe encore Madeleine Frédéric[5]. Il faut rebrousser chemin, en renversant cette situation. L’enseignement de la poésie est possible et nécessaire, avec une grande collaboration entre texte et lecteur. « Enseigner la poésie revient en définitive à sensibiliser le lecteur au rôle de la médiation, en même temps qu’à la construction de la valeur »[6].

    L’exergue du livre de Guido Mazzoni, Sur la poésie moderne,  nous signale la vérité, d’après Theodor W. Adorno : « Les formes de l’art enregistrent l’’histoire de l’humanité avec plus d’exactitude que les documents »[7]. Les formes de l’art poétique européen ont la même importance que celles de l’architecture : à consulter le très beau livre d’Alain Rey, Le Voyage des formes[8], pour en suivre l’extraordinaire chemin.

    La pensée de l’être européen est dans le son de la parole de sa poésie, dense comme le cœur d’un diamant. L’unité du sens est dans les mots de la poésie, un acte concret de la vocation du poète européen.

    Gérard de Nerval voit déjà la vérité poétique qui est la nôtre, en affirmant : « Tout ce qui a été rêvé ou imaginé par l’homme existe dans ce monde ou dans d’autres »[9]. On ne réussit pas à percevoir le monde sans ses signes et ses symboles, dont la poésie fait une lecture révolutionnaire.

    Dans les programmes scolaires et universitaires il n’y a ni l’enseignement de la littérature européenne ni celui de l’enseignement de la poésie. Deux lacunes graves qu’il faudrait combler le plus tôt possible. Il est temps d’élargir les perspectives de l’enseignement, du côté de l’Europe.

    Oui la littérature européenne existe.

    La poésie européenne aussi, par conséquence de grande évidence.

                                                                     

     

     

    [1] Christian Doumet, Faut-il comprendre la poésie ? 50 questions, Paris, Klincksieck, 2004, p. 163.

    [2] Giovanni Dotoli, Dialogues imaginaires avec mes poètes ou de la critique vivante. Du Moyen Age au XXIe siècle, dessins de Michele Damiani, 2010, Paris, Alain Baudry et Cie, 2010.

    [3] Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Paris, Stock, 1931, p. 106.

    [4] Serge Martin, « Le poème au cœur de l’enseignement français », in Le français aujourd’hui, juin 2010, n. 169, p. 3.

    [5] Madeleine Frédéric, « Présentation », in Études françaises, volume 41, n. 3, 2005, p. 5.

    [6] Ibid., p. 8.

    [7] Cit. in Guido Mazzoni, Sur la poésie moderne, traduction de Céline Frigau Manning, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 7.

    [8] Alain Rey, Le voyage des formes. L’art, la matière et la magie, calligraphies de Lassaâd Metoui, Paris, Guy Trédaniel, 2014.

         [9] Cit. in Salah Stétié, Archer aveugle, avec des calligraphies de Mohammed Saïd Saggar, [Montpellier], Fata Morgana, 1986, p. 202.

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